Focus : les transports sur les tournages, un enjeu environnemental majeur

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Retour sur un groupe de travail éclairant organisé par Ecoprod et le collectif Les Toiles Vertes

Ecoprod a rencontré les coordinatrices d’éco-production Mado Le Fur et Sonia Mandelbaum qui partagent leur expérience de tournage en région du point de vue de la gestion des transports. 

En France, les transports représentent environ un tiers des impacts carbone d’un tournage, soit la principale source d’émission carbone d’un tournage, selon les chiffres issus de l’outil Carbon’Clap, outil Ecoprod pour la mesure d’impact carbone des productions. Cette part importante s’explique par la forte utilisation d’énergies fossiles dans les déplacements des équipes et du matériel.

© Pauline Gil

 Volet 1 : Quelques clés de compréhension

L’impact environnemental varie fortement selon le mode de transport : 

  • Pour parcourir 1000 km, un train émet environ 3 kg de CO₂, contre 100 kg pour une voiture thermique et 250 kg pour un avion. 
  • De la même manière, avec un impact carbone correspondant à 1000 km en train (soit 3 kg de CO₂), on ne peut parcourir que 14 km en voiture thermique ou 12 km en avion. 

Ces ordres de grandeur montrent à quel point le choix du mode de transport constitue une réelle opportunité pour réduire l’empreinte environnementale d’un tournage.

Comment réduire les émissions de CO₂ ? 

La réduction des émissions de CO₂ liées aux transports ne repose pas sur une solution unique, mais sur la mise en œuvre simultanée de plusieurs leviers complémentaires :

  • Remise en question des besoins de déplacement 
  • Recours aux mobilités douces (vélo, marche), 
  • Utilisation des transports collectifs, 
  • Covoiturage et mutualisation des trajets logistiques,
  • Électrification des véhicules.

Chacune de ces solutions implique des besoins :

  • Technologique : la voiture électrique est, par exemple, une réponse technologique pour décarboner.
  • Infrastructures : le développement des mobilités douces nécessite des aménagements spécifiques, comme la création de pistes cyclables.
  • Réglementaire : la mise en place de nouvelles normes, telles que l’interdiction progressive des véhicules thermiques.
  • Culturel : la voiture individuelle reste souvent perçue comme la solution la plus pratique, il est essentiel de faire évoluer les habitudes et les mentalités de ce point de vue.
L’électrification est-elle la solution ? 

L’intensité carbone de la production de l’électricité

La production d’électricité d’un pays est composée d’un mix de multiples sources d’énergie ; solaire, éolien, hydraulique, nucléaire, charbon, fioul, gaz, etc. L’intensité carbone de ce mix est déterminante quand il s’agit de décarboner les transports par leur électrification. En France, où l’électricité est bas carbone, l’électrification des transports permet effectivement de décarboner ce secteur. En revanche, dans les pays comme l’Allemagne ou la Pologne où l’électricité est majoritairement produite à base de charbon, de gaz ou de fioul, la réduction des émissions par l’électrification y est bien moindre, car les énergies fossiles sont très émettrices de CO₂.

Cela souligne l’importance de privilégier les énergies renouvelables et bas carbone lorsqu’il s’agit de décarboner les transports en les électrifiant.

Les limites physiques des batteries

Le stock d’énergie disponible dans une batterie au lithium est de l’ordre de 0,2 kWh par kilogramme, ceci contre environ 14 kWh dans 1 kg d’essence. Il y a donc à peu près autant d’énergie contenue dans un 1kg de batterie que dans 15 mL d’essence, ce qui illustre bien la densité énergétique phénoménale contenue dans les énergies fossiles. Cette différence considérable explique pourquoi les carburants fossiles restent difficiles à remplacer pour les usages nécessitant une grande autonomie ou une forte puissance, comme l’aviation ou certains transports lourds. Les batteries, malgré leurs progrès, restent limitées par leur capacité à stocker l’énergie dans un volume et un poids restreints.

Et au-delà du carbone

La réflexion ne peut cependant se limiter à la seule empreinte carbone. Les tournages peuvent générer bien d’autres impacts environnementaux : érosion de la biodiversité, perturbation des milieux naturels, acidification des sols et des océans, pollutions diverses (sonores, atmosphériques, des sols), production de déchets, consommation d’eau ou exploitation excessive des ressources naturelles. Par exemple, l’utilisation d’un hélicoptère sur un tournage ne se traduit pas uniquement par des émissions de CO₂ : le bruit généré constitue également une nuisance sonore susceptible de perturber la faune et la biodiversité environnantes. 

De même, la production de batteries génère des impacts liés à l’extraction minière, la pollution des sols et implique aussi des conséquences sociales.

Une approche globale de l’empreinte environnementale est donc à adopter pour réduire l’impact environnemental des tournages dans leur ensemble, en intégrant toutes ces dimensions.

Volet 2 : Retours terrain de deux tournages sur lesquels l’éco-production était une réalité quotidienne ! 

Mado Le Fur, coordinatrice d’éco-production et régisseuse pour la série de fiction « 37 secondes » – série produite par Shoot Again production pour France Télévisions, de 6×52’, tournée en Bretagne dans le sud Finistère. La série a obtenu le Label Ecoprod 1 étoile.

Sa double casquette de régisseuse et coordinatrice d’éco-production a permis à Mado d’anticiper chaque étape du projet, dès la préparation, et de rester au contact de l’équipe.

Sensibilisation et information des équipes : 

  • Une réunion de préparation est organisée 6 semaines avant le tournage avec tous les chefs de poste pour expliquer la démarche, notamment concernant les transports. 
  • Une clause dans les contrats comédiens indique qu’il peut y avoir un temps d’attente pour mutualiser les transports au départ du plateau, ainsi que l’interdiction d’utiliser l’avion pour les déplacements.
  • La feuille de service répertorie les trajets possibles en mobilités douces (à pied ou à vélo), en indiquant les durées. 
  • Un mail de sensibilisation au covoiturage est envoyé à la figuration indiquant les lieux de résidence des autres figurants la veille de leur convocation.

Actions mises en place : 

  • L’avion est proscrit. 
  • Les équipes venant de Paris voyagent en train puis partagent les navettes jusqu’aux décors. 
  • Une fois sur place, priorité aux mobilités douces et au covoiturage – certains techniciens ont profité des camions de matériel pour faire venir leur propre vélo ou roue.
  • Il y a même un pédibus au départ de l’hôtel des comédiens pour aller sur le décor !
  • Les camions sont gardiennés sur les décors. Un accord financier avec le loueur de matériel technique (TSF) permet de conserver le matériel sur place lorsqu’il n’est pas utilisé entre deux périodes de location, afin d’éviter des allers retours.
  • Les machinistes utilisent leur moto électrique équipée d’une remorque pour le transport de matériel entre le lieu de stationnement des camions et le plateau, évitant ainsi plusieurs aller et retours des camions dans la journée – gain sur les émissions mais aussi sur la protection de l’environnement.  
  • Mutualisation des trajets : les membres de l’équipe se concertent pour faire venir du matériel de Paris.
Sonia Mandelbaum, coordinatrice d’éco-production pour la série de fiction « Qui sème le vent » – série produite par Itinéraire production pour Netflix, de 6×40’, tournée en Région Sud dans les Alpes maritimes. La série a obtenu le Label Ecoprod 1 étoile.

Une combinaison d’actions ciblées a permis à la production de réduire significativement son empreinte carbone liée aux transports, un gros enjeu sur ce tournage où le choix de mobilité avait un impact déterminant : le trajet Paris-Nice nécessite six heures de train, contre une heure trente d’avion. La production tenait absolument à éviter l’avion et nous avons eu la satisfaction d’obtenir des résultats concrets : 72% des trajets effectués en train, le covoiturage a concerné 60% de la figuration et 50% des équipes technique et artistique. 

© Sonia Mandelbaum

Sensibilisation et information des équipes : 

  • Une réunion d’information est organisée en amont du tournage pour présenter les démarches d’éco-production et de labellisation. 
  • Les contrats comédiens et techniciens intègrent les grands principes de la démarche d’éco-production. 
  • La feuille de service comporte la mention des transports en commun et de la mise en place d’un bonus mobilité, valable également pour la figuration.

Actions mises en place : 

  • Les transports en train sont privilégiés ainsi qu’une équipe majoritairement locale.
  • Les repérages sont organisés en tenant compte d’un éco-score, et sont opérés autour du décor principal, occupé 6 semaines sur 13 de tournage. 
  • Les hébergements sont sélectionnés de façon à être les plus proches possibles des décors, et pouvoir privilégier les mobilités douces et le covoiturage. 
  • La région Sud, et notamment les Alpes maritimes, est une région plutôt mal desservie en termes de transports en commun, en particulier lorsqu’on s’éloigne du littoral. On privilégie donc la location de vans
  • Les convocations des comédiens sont harmonisées, de même pour le départ du plateau en fin de journée. 
  • La location de véhicules de catégorie B est privilégiée, plutôt que des SUV.
  • Le covoiturage et les mobilités douces sont encouragés par la mise en place d’un bonus mobilité durable de 5 euros pour le conducteur et les passagers, et concerne les techniciens et figurants locaux.
  • Les véhicules sont gardiennés sur les décors autant que possible. 
  • Les taxis green sont privilégiés, en faisant appel aux services du prestataire Marcel, devenu depuis Le Cab, pour son engagement éco-responsable et RSE. 
  • Le transport des rushes a été confié à un prestataire français avec une démarche RSE, France Express, plutôt qu’un groupe international. Nous avons renoncé à l’envoi par data center ce qui prenait beaucoup de temps et une bande passante beaucoup trop lourde.

Face à ces enjeux, les prestataires spécialisés multiplient les solutions pour accompagner les productions vers des pratiques plus responsables, comme l’offre d’utilitaires électriques de Sabbah Communication, ou les solutions proposées par Alice Caniac, spécialiste du secteur Production pour Le Cab : déploiement de flottes hybrides et électriques, optimisation logistique des déplacements, mutualisation des trajets, formation et sensibilisation des chauffeurs, ainsi qu’un reporting carbone précis et transparent. Ce dernier permet aux productions de disposer de données fiables, essentielles pour réaliser un bilan carbone rigoureux.

En résumé

Le choix des modes de transports lors des tournages, qu’il s’agisse des déplacements des équipes ou du matériel est un facteur déterminant pour le bilan carbone d’une production audiovisuelle. Les mobilités représentent ainsi un levier essentiel pour réduire les émissions d’une production, d’autant qu’il existe déjà de nombreuses alternatives, souvent sans surcoût, voire générant des économies (accord financier avec les loueurs, gardiennage des camions, éco-bonus encourageant aux mobilités douces, etc.). Les initiatives portées par les productions engagées, notamment celles labellisées Ecoprod, illustrent la diversité des solutions déjà mises en œuvre.  

On rappellera toutefois qu’une démarche responsable ne se limite pas à la seule réduction des émissions carbone : elle implique la prise en compte plus large des impacts environnementaux (comme le respect de la biodiversité) et une adaptation des pratiques professionnelles dans tous les départements pour inscrire l’ensemble du secteur dans une véritable transition écologique.

Ressources complémentaires