Ecoprod a eu le plaisir d’échanger avec Chloé Cambournac, Cheffe décoratrice de cinéma, de court-métrages, de fictions et formatrice Ecoprod.
Présentation :
Pouvez-vous nous raconter votre parcours et ce qui vous a conduit vers le métier de cheffe décoratrice ?
Après mes études artistiques en section scénographie à l’ENSAD (les Arts décoratifs de Paris), j’ai exercé dans différents domaines qui participent tous, d’une manière ou d’une autre, à la conception d’espaces : expositions, scénographies de théâtre, puis rapidement de cinéma. J’ai appris progressivement, en explorant les nombreuses facettes du métier, ce qui m’a menée à devenir cheffe décoratrice. Au cinéma, le département décoration peut réunir plus de 35 métiers, il faut donc apprendre à devenir chef·fe décorateur·ice.
À quel moment les questions d’éco-production et d’éco-conception sont-elles entrées dans votre pratique ?
Cela a commencé par un choc : un décor que j’aimais beaucoup, dont un jeune menuisier espérait récupérer le parquet et qui a finalement fini à la benne car il avait été collé, donc impossible à réutiliser. Ce moment m’a fait basculer : je me suis demandé quel sens avait le tri que je faisais chez moi si, à l’échelle d’un film, tout finissait en déchets.
Comprendre qu’un film est un prototype a changé ma manière d’aborder mon métier. Sur chaque projet, avec chaque réalisateur, chaque chef opérateur et chaque équipe, on doit faire des choix et inventer une méthodologie adaptée : où tourner ? comment fabriquer ? comment consommer moins de matières, d’énergie, de temps ? comment produire moins de déchets et quand il y en a, comment mieux les trier ?
Qu’est-ce qui, selon vous, distingue la démarche d’un·e décorateur·rice éco-responsable d’une approche plus traditionnelle ?
C’est d’abord la capacité à remettre en question son mode de travail à chaque film. Chercher la meilleure manière de fabriquer un décor artistiquement, tout en tenant compte des contraintes et des besoins de chaque membre de l’équipe déco, du bureau à l’ensembliage, en passant par la construction et la peinture. Accepter de faire avec ce qui est disponible localement, sans le vivre comme une contrainte.
Ce sont les échanges avec les équipes qui m’ont permis de comprendre comment agir à mon niveau en tant que cheffe décoratrice et comment créer un cadre de travail propice à des décors de films plus respectueux.
L’éco-conception dans la pratique du décor
Comment définiriez-vous l’éco-conception appliquée au décor de cinéma ?
Lors de périodes creuses, sans film sur lequel travailler, il faut rester en veille : il existe de fantastiques matériauthèques à visiter, il faut aussi se documenter ou se rendre à des salons.
Pendant la préparation d’un film, il faut imaginer la concrétisation du décor avec les chefs d’équipe, identifier les étapes sensibles et se fixer des objectifs, quitte à viser haut, puis évaluer ce qui a réellement été accompli et accepter les ratés.
Quelles sont les étapes clés d’un processus d’éco-conception ?
Dès la conception, il faut penser à la fin de vie du décor et qu’il y ait idéalement peu ou pas de déchets. S’il y a des déchets, il faut les envisager comme un mille-feuille : démonter le décor couche par couche, pour pouvoir les trier séparément.
En fabrication, il vaut mieux acheter le moins possible et privilégier le réemploi. C’est également important de tenir compte des besoins des équipes car ce sont elles qui vont mettre ces pratiques en oeuvre. Il faut également être attentif à l’énergie, aux transports et penser à faire un bilan en fin de projet.
Pouvez-vous nous donner un exemple concret de décor conçu selon une approche éco-responsable ? Quels ont été les résultats ?
Sur la comédie musicale poétique, Joli Joli de Diastème, produit par Nolita tourné aux studios de La Montjoie, 90 % des décors ont été fabriqués et filmés en studio, soit plus de 1 600 m² de décors très denses. Nous avons récupéré des matériaux, réemployé des décors et laissé certains sur place pour d’autres usages, notamment scolaires. Résultat : on s’est retrouvé avec très peu de déchets qui ne demandait qu’une seule benne. Cela a demandé plus de temps en construction mais qui a finalement coûté moins cher. C’était un projet exigeant, mais qui a abouti à un très beau résultat et que nous avons pris plaisir à concevoir et à fabriquer dans cette démarche.
Comment envisagez-vous la collaboration sur les questions de l’éco-production avec les autres métiers de la déco (peintre, constructeur…), mais également les parties impliquées sur le projet, production, réalisation, coordinateur.trice d’éco-production… ?
Grâce à l’éco-conditionnalité des aides du CNC, les productions sont de plus en plus attentives à ces questions. Dans la mesure du possible, la plupart des productions avec lesquelles j’ai pu travailler ont été réceptives à nos tentatives. La peinture et la construction sont des terrains où l’on peut tester et appliquer des idées afin de produire le moins de déchets possible tout en travaillant avec ce qui existe déjà.
La position de l’éco-référent en décoration est délicate : il doit savoir à quel moment intervenir, sur quoi, avec qui. Mais son rôle de référent auprès de la production permet d’apporter une vision synthétique précieuse. Il communique les besoins de chaque équipe décoration auprès de la production et surpervise l’élaboration du bilan du film, selon une grille d’analyse d’éco production, définie au début avec les chefs d’équipes. Cela soulage le travail du·de la premier.e assistant.e décorateur.ice et contribue au bilan de fin de film.
Formation :
Vous avez dispensé la formation « indiqué le nom de la formation » aux équipes de France Télévisions, quels étaient les objectifs principaux ?
Dans un premier temps, j’ai animé cette formation en commençant par l’histoire du décor, afin de comprendre d’où viennent nos pratiques. Ensuite, j’ai présenté l’organisation d’une équipe décoration et la manière dont ses décisions s’articulent au fil d’un film. Enfin, j’ai proposé une méthodologie concrète d’actions à mettre en œuvre dans le métier.
L’objectif de cette formation était de planter des graines : comprendre que chaque film possède son propre écosystème. Il appartient à chacun de trouver la porte d’entrée, en échangeant avec les équipes, en observant, et en faisant preuve de curiosité et de créativité.
Ouverture plus grande et générale :
Quels sont, selon vous, les freins actuels à une généralisation de l’éco-production dans le milieu de la décoration ?
Comme dans toute société, il y a une certaine latence ou réticence au changement, une peur de perdre des acquis et parfois des mécanismes de protection : « ce n’est pas comme ça qu’on fait »; ou paradoxaux : « ça va me prendre plus de temps », « je vais moins travailler ». C’est un système qui s’installe, cohérent jusqu’à un certain point puis difficile à déconstruire. Il faut alors le défaire patiemment, parfois en revisitant des techniques anciennes ou utilisées dans d’autres pays, qui ne sont pas un recul du progrès mais bel et bien un futur en gestation.
À l’inverse, quelles initiatives ou dynamiques positives observez-vous aujourd’hui dans le secteur ?
La Ressourcerie du cinéma, à Montreuil, fait un travail remarquable ! Elle récupère des éléments de décor et les remet dans le circuit de la location ou de la vente, évitant ainsi qu’ils finissent à la benne. De plus, en accord avec les décorateur.ice.s, elle construit avec ses utilisateur.ice.s, des outils modernes et adaptés aux besoins : un catalogue de matériaux, des feuilles de décor référencées, un réseau d’entraide national des ressourceries du spectacle et de la culture (RESSAC)… C’est un travail inspirant et un laboratoire idées qui devrait inspirer l’ensemble des ressourcerie du spectacle et les productions !
Si vous aviez une recommandation à faire aux productions ou aux jeunes professionnel·les pour amorcer une démarche d’éco-conception, quelle serait-elle ?
Yes we can !
Crédit photo : ©Emmanuelle Jacobson-Rocques
