Entretien avec Manon Biancarelli, chargée de développement et production, & Angélique Garnier chargée d’éco-production sur Chers Parents
Sorti en salles en février 2026, Chers Parents (Bonne Pioche Cinéma) s’est imposé comme une comédie capable de rassembler plus de 900 000 spectateurs. Au-delà de son succès en salle, le film se distingue également par sa démarche d’éco-production puisqu’il a obtenu le Label Ecoprod 3 étoiles (le plus haut niveau de labellisation), qui atteste d’un engagement structuré en faveur de la réduction de l’impact environnemental du projet.
Dans ce contexte, Ecoprod a souhaité revenir sur la mise en œuvre de cette démarche sur le terrain, pour comprendre comment les objectifs d’éco-production ont été définis, appliqués, et avec quels résultats à la clé.
Pour en discuter, nous avons échangé avec Manon Biancarelli, chargée de développement et production chez Bonne Pioche Cinéma, et Angélique Garnier, chargée d’éco-production sur Chers Parents.
Comment la volonté de labellisation Ecoprod est-elle née sur le projet Chers Parents ?
La volonté de labellisation Ecoprod sur le projet Chers Parents s’inscrit dans une démarche déjà bien ancrée chez Bonne Pioche. En effet, les producteurs sont engagés de longue date à travers les thématiques environnementales portées par leurs documentaires et films de cinéma, comme La Marche del’Empereur de Luc Jacquet, Marcher sur l’eau de Aïssa Maïga ou encore Acide de Just Philippot, lauréat du Prix Ecoprod 2023.
Dans la continuité de cet engagement, la société a entrepris depuis 2019 — notamment avec Poly de Nicolas Vanier — de faire évoluer ses pratiques de production afin d’y intégrer systématiquement des enjeux écologiques. Cette volonté de cohérence entre les sujets traités et les méthodes de fabrication des œuvres a naturellement conduit à envisager la labellisation Ecoprod quand l’outil a été créé. Il s’agit par ailleurs d’une démarche structurante, qui fédère l’ensemble des équipes internes de Bonne Pioche, dans nos différentes activités. Nous faisons en sorte de prolonger cette dynamique auprès des équipes de tournage et de post-production, qui se renouvellent à chaque projet — ce qui constitue aujourd’hui l’un des principaux défis.
Un premier pas a été franchi avec Le Secret de Khéops de Barbara Schulz, qui a obtenu 2 étoiles. Forts de cette expérience, nous avons souhaité aller plus loin sur Chers Parents d’Emmanuel Patron en visant le Label 3 étoiles.
Achats responsables
Comment la démarche d’achats responsables a-t-elle été mise en place sur le tournage ?
Tout d’abord, une forte anticipation et une communication fluide entre les différents départements est nécessaire. Une réunion préparatoire avec les chef·fe·s de poste a permis d’harmoniser les objectifs et d’intégrer, dès les premières étapes, des pratiques plus responsables.
Il a d’abord été décidé de limiter les achats de neuf en privilégiant des alternatives durables telles que la seconde main, la location, l’emprunt et le réemploi, notamment pour les costumes et la décoration.
Concernant les costumes, plusieurs solutions ont été mises en place : location, utilisation de bijoutes avec stocks personnels, réemploi de housses provenant d’anciens tournages, ainsi que l’usage de produits d’entretien responsables (lessive écologique, savon de Marseille, bicarbonate, vinaigre, terre de Sommières).
Du côté des décors, environ 85 % des éléments provenaient de la seconde main, complétés par des locations ciblées (accessoires, tapis, plantes) et des prêts de textiles, couvertures et rideaux (“Etoffes des Alpilles” et “Chez Mimi”). Le recours aux stocks personnels (outillage, fournitures) a été privilégié, et les constructions sont restées très limitées.
Une attention particulière a aussi été portée au choix de prestataires engagés, en collaboration étroite avec les départements concernés, notamment la régie et le HMC, ainsi qu’à la sélection de produits labellisés, en particulier biologiques lorsque cela était pertinent.
Côté régie, une collaboration a été mise en place avec une épicerie locale “L’Épicerie Heureuse” afin de privilégier des produits frais, locaux, de saison, biologiques et générant peu de déchets. Sur la table régie, des jus 100 % naturels, des fontaines à eau et des écocups ont été proposés. Une proposition de livraison de paniers de fruits et légumes pour l’équipe a également été mise en place.
Côté cantine, le choix s’est porté sur un prestataire engagé, utilisant des produits locaux et de la vaisselle durable. Un sondage a également été envoyé pour connaître le pourcentage de personnes végétariennes pour limiter l’achat de viande.
Dans quelle mesure avez-vous privilégié des produits biologiques ou disposant de labels écologiques pour le maquillage et la coiffure ?
Pour le maquillage, des partenariats ont été établis avec des marques engagées, telles que La Rosée (produits naturels, biodégradables, vegan et démarche RSE), Estée Lauder, Avène (gamme Conscious Care), Collagena, Weleda, Sanoflore, ainsi que Collosol pour le démaquillant. Une collaboration a été également mise en place avec la marque locale « Une olive en Provence ».
Nous avons aussi privilégié les cotons et mouchoirs lavables de marques responsables comme “Un brin de fil” (créations sur mesure à partir de matières durables), Inga et Linvosges.
Pour la coiffure, l’approche consistait à limiter l’utilisation de produits au strict nécessaire, en travaillant avec des marques telles que Kevin Murphy, Christian Robin (produits naturels et vegan) et Rosebaie.
Biodiversité
Quelles actions ont été mises en œuvre pour limiter l’impact du projet sur la biodiversité ?
Une attention particulière a été portée au tournage en milieu naturel, notamment au sein du Parc naturel régional des Alpilles. Les prises de vue ont été strictement limitées aux routes afin de réduire l’impact sur l’environnement. En amont, un guide de tournage en milieux naturels (Ecoprod), accompagné d’un plan d’action, a été transmis à l’ensemble de l’équipe, ainsi qu’un récapitulatif en six points des bonnes pratiques à adopter pour limiter les impacts.
Un mail récapitulatif a également été envoyé, incluant un document de « prescriptions générales » fourni par la chargée de mission en gestion et valorisation des espaces naturels, ainsi qu’un rappel synthétique des consignes essentielles. Des recommandations spécifiques concernant l’usage des drones ont aussi été partagées, avec la diffusion d’un webinaire dédié aux vols en espaces naturels et d’un document regroupant dix conseils à destination des télépilotes. En plus de ces démarches, une contribution écologique pour la biodiversité a été versée à LPO Provence-Alpes-Côte d’Azur (association à but non lucratif qui a pour objet d’agir ou de favoriser les actions en faveur de la nature et de la biodiversité).
Enfin, une charte relative au bien-être animal a été mise en place et signée par les producteurs, le réalisateur et la dresseuse, accompagnée de recommandations émises par une société spécialisée.
Déplacements
Quelles solutions ont été retenues concernant les déplacements, notamment en matière de véhicules hybrides ou électriques ?
L’organisation des déplacements a été pensée de manière à en réduire au maximum l’impact environnemental. Une optimisation des trajets a été mise en place, avec un recours systématique au covoiturage par département.
La flotte de véhicules reposait majoritairement sur des locations de véhicules électriques, complétées par l’utilisation de taxis verts. Les déplacements longue distance ont été réalisés en train, les trajets en avion ont été proscrits.
Les logements ont été regroupés à Saint-Rémy-de-Provence, à proximité immédiate du lieu de tournage. Ce dernier étant fixe et situé à seulement quelques minutes à pied du camp de base, les déplacements quotidiens ont pu se faire principalement à pied ou à vélo. Nous avons loué un minibus pour les journées de tournage un peu éloigné du camp de base.
Par ailleurs, les véhicules de jeu comprenaient une voiture hybride.
Enfin, l’usage des camions a été fortement limité, contribuant à réduire significativement les émissions liées au transport. Un dispositif de gardiennage a été mis en place sur le décor et au camp de base afin de limiter les allers-retours inutiles avec les camions.
Bilan de la démarche d’éco-production de Chers Parents
Quels ont été les principaux enseignements de cette expérience et quels conseils donneriez-vous à d’autres productions souhaitant obtenir le Label Ecoprod ?
Les principaux enseignements de cette expérience reposent d’abord sur l’importance de l’anticipation. Intégrer les enjeux écologiques dès la préparation, voire dès le développement, permet de structurer la démarche et d’éviter les actions de dernière minute souvent moins efficaces.
La présence d’un coordinateur d’éco-production dédié est également un facteur clé de réussite : ce rôle assure la sensibilisation des équipes, la mise en place d’une stratégie claire, le suivi des actions, la collecte de données, etc.
Comme nous le disons souvent, un autre point essentiel est l’engagement du triptyque “producteur, réalisateur, directeur de production”. Lorsque ces trois piliers sont alignés, les décisions structurantes peuvent être prises plus facilement et l’ensemble de l’équipe adhère plus naturellement.
L’expérience montre aussi l’intérêt de s’appuyer sur les outils existants (calculateurs carbone, guides pratique, référentiels), qui permettent de cadrer la démarche, de gagner en efficacité et de concentrer les efforts sur les postes à plus fort impact ; transports, énergie, alimentation, décors.
Enfin, la réussite passe par une mobilisation collective et une approche pragmatique : embarquer toute l’équipe grâce à une communication claire et accepter de progresser étape par étape, en fonction des contraintes du projet.
Comment avez-vous choisi de communiquer sur l’obtention du label Ecoprod ?
Nous avons choisi de donner une visibilité directe à la démarche en l’incluant au générique, afin de l’ancrer concrètement dans le film. En parallèle, nous avons fait une communication corporate via notre compte LinkedIn, en mentionnant le Label Ecoprod notamment lors de publications liées à la sortie du film.
Nous veillons également à répondre présent lorsque des médias nous sollicitent sur le sujet de l’éco-production. L’an dernier, par exemple, Libération a organisé un live Twitch consacré à cette thématique, auquel j’ai [Manon Biancarelli] participé avec Pervenche Beurier, Déléguée Générale d’Ecoprod. J’y ai présenté différentes actions mises en place par Bonne Pioche sur ses productions, ainsi que le plan d’actions suivi sur Chers Parents. Cette intervention a ensuite été relayée sur les réseaux sociaux de la société.
Quelles ont été les principales difficultés pour communiquer sur la labellisation Ecoprod ? Est-ce que certains aspects de la démarche étaient plus difficiles à rendre visibles ou compréhensibles pour le public ou les partenaires ?
Nous n’avons pas rencontré de difficultés particulières sur ce sujet.
Si nous avons accéléré notre stratégie RSE à partir de 2019, nous avons toujours privilégié l’action à la surcommunication. Nous avons davantage communiqué à l’occasion des premiers films, ou encore autour de C’est le monde à l’envers ?! de Nicolas Vanier, pour lequel les actions mises en place étaient particulièrement innovantes, à une époque où le CNC n’avait pas encore instauré d’aides spécifiques.
Notre objectif était alors de faire connaître les bonnes pratiques, de partager notre expérience et de démontrer qu’il était possible pour tous les producteurs de s’adapter. Nous avons ainsi accordé de nombreuses interviews et participé à différents échanges au sein du secteur.
Aujourd’hui, ces démarches nous semblent plus ancrées dans le processus de fabrication d’un film. Nous communiquons donc plus sobrement sur le sujet, en laissant la priorité au film, à son propos et à ses équipes. Nous restons néanmoins fiers de mentionner le Label Ecoprod lorsqu’il est obtenu, ainsi que les distinctions reçues (Prix Ecoprod pour Acide en 2023, prix européen de la production cinématographique durable Eisvogel en 2024 pour C’est le monde à l’envers !).
Avec le recul, referiez-vous la même stratégie de communication ?
Oui. Une stratégie de communication doit avant tout être cohérente avec l’identité de la société et de ses dirigeants. Chez nous, la sobriété s’impose naturellement. Nous répondons toujours présent lorsqu’il s’agit de partager notre expérience, et nous prenons plaisir à valoriser nos engagements, notamment à travers l’obtention de labels ou de prix.
