Du 5 au 9 mars 2025, les French Nordic Film Days se sont déroulés dans plusieurs lieux à travers Paris, mêlant festival de films nordiques et forum professionnel franco-scandinave. Du 5 au 7 mars, l’événement a rassemblé les professionnels du secteur autour de tables rondes et études de cas consacrées à la transition écologique et l’éco-production.
Table-ronde – Sustainability, everybody on deck !
Intervenants :
– Patrik Axén: Production Controller and Sustainability Coordinator, Swedish Film Institute
– Agnès Toullieux: Deputy General Secretary, CNC
Modération :
– Daphné Lora: Head of Film France and Game France, CNC
Etat des lieux de l’éco-production en France
Agnès Toullieux a ouvert la table ronde en présentant un bref historique de la stratégie de transition environnementale du CNC.
Comme elle l’explique, 2022 était centré sur les incitations. Le CNC avait alors lancé une campagne de sondage massive sur les pratiques environnementales du secteur. C’est cette même année qu’il a également lancé un programme volontaire de formation à la transition environnementale dans les écoles de cinéma et d’audiovisuel.
2023 était, quant à elle, l’année d’édification de règles claires en ce qui concerne l’évaluation de l’empreinte carbone. C’est à ce moment-là qu’a notamment été mis en place le principe d’éco-conditionnalité des aides du CNC.
Aujourd’hui, le CNC poursuit ses efforts avec le développement de l’Afnor Spec 2308 – Production cinématographique, audiovisuelle et publicitaire responsable. Il a pour ambition de développer sa stratégie de transition environnementale progressivement et en collaboration avec les partenaires sociaux, les professionnels du secteur, et les autorités publiques.
Le Plan Action ! du CNC a été annoncé le mardi 11 mars 2025.
Etat des lieux de l’éco-production dans les pays nordiques
La table-ronde s’est poursuivie avec l’intervention de Patrik Axén, qui décrit le secteur du cinéma comme “une société sous stéroïdes” – une activité intensive en ressources qui nous demande de changer nos manières de travailler pour réduire notre impact.
Il a ensuite présenté The Five Nordics, un projet collaboratif qui regroupe le Danish Film Institute, la Finnish Film Foundation, l’Icelandic Film Centre, le Norwegian Film Institute et le Swedish Film Institute). Le groupe travaille sur la mise en place du Nordics Ecological Standard (NES), “un système transfrontalier définissant des standards précis pour une production responsable”.
Si ce projet se caractérise par sa dimension collective, Axén a aussi insisté sur le fait qu’il n’a pas toujours été facile de se structurer en tant que groupe. Lorsque l’enjeu de la transition environnementale du secteur a émergé en Scandinavie, les différents pays travaillaient de façon individuelle. Il existait alors une multitude d’initiatives, mises en place à différents moments et ne partageant pas les mêmes objectifs. Si la Finlande (un précurseur dans le domaine) a commencé à travailler très tôt avec le calculateur Albert, le Danemark et la Norvège se sont, quant à eux, appuyé sur le dispositif allemand Green Film Initiative.
Ainsi leurs actions n’étaient pas coordonnées, et le besoin de développer un cadre harmonisé a très vite émergé entre les pays voisins. C’est à ce moment-là que The Five Nordics ont commencé à travailler ensemble pour aborder les enjeux de l’éco-production. Au lieu de créer un énième dispositif, ils ont décidé de s’appuyer sur l’expertise d’autres pays dont l’efficacité des outils avaient déjà été prouvées. Ils se sont notamment basés sur le German Ecological Standard pour créer leur propre référentiel commun.
Accompagnés par The Footprint Firm – un cabinet de conseil danois spécialisé dans la durabilité – ils ont imaginé le Nordics Ecological Standard (NES), comprenant un référentiel d’actions clés pour des productions plus responsables.
Les caractéristiques principales du Nordics Ecological Standard (NES) :
- Il propose un référentiel unique et commun à l’ensemble des pays scandinaves.
- Le référentiel peut être adapté en fonction du format de production (long-métrage, série, documentaire…)
- Il est obligatoire d’engager un coordinateur d’éco-production
- Il est interdit de prendre l’avion pour un trajet qui peut être réalisé en moins de 5 heures de train
- Le référentiel comprend un volet de recommandations et d’objectifs (qui prend en compte des enjeux de biodiversité par exemple)
- Il autorise 5 « exceptions »
Comme l’a expliqué Axén, il existe déjà un grand nombre de co-productions entre les pays nordiques. De ce fait, créer un standard commun permettrait de faciliter la mise en place de pratiques plus responsables.
The Five Nordics sont en train de diffuser une nouvelle version de test du NES. Leur objectif est de le lancer sur la base du volontariat au printemps 2025, et de le rendre obligatoire à l’automne suivant. Une initiative prometteuse à suivre de très près !
Quelles perspectives pour l’éco-production?
Pour Patrik Axén, le secteur n’est pas seulement prêt pour mais demande sa transition environnementale. Alors qu’il existe de plus en plus de dispositifs incitatifs (voir the Austrian Film Institute’s incentive model for film production ici), et que l’éco-production devient un critère décisif pour obtenir des financements publics (CNC, Eurimages, Creative Europe…), cet enjeu est amené à devenir un véritable vecteur de compétitivité et de résilience pour le secteur.
Si la liste de leviers peut faire figure de repoussoir, Axén explique qu’ils ne sont pas si compliqués à mettre en place si on les réfléchit de façon individuelle. Le but est de mettre en place des actions pertinentes pour chaque poste (production, post-production, HMC, décors, lumière…) et d’accompagner les équipes dans l’appropriation de ces nouveaux modes de travail.
- Les exigences peuvent être progressivement intégrées au sein des différents départements (production, post-production, éclairage, costumes).
- Les consultants en durabilité deviendront bientôt un coût standard de production, à l’image des coordinateurs d’intimité, qui étaient rares il y a quelques années mais sont aujourd’hui indispensables sur certaines scènes.
- Si la production verte nécessite un investissement initial plus élevé, les économies à long terme (réutilisation des costumes, éclairage basse consommation…) compenseront ces coûts.
La formation et les ressources seront essentielles pour accompagner cette transition. Des initiatives comme StepUP, une plateforme en ligne dédiée aux pratiques durables dans l’industrie du cinéma, offrent aux professionnels des formations spécialisées, des guides pratiques et des études de cas réels pour intégrer efficacement des stratégies de production verte.
En conclusion, Axén a appelé à une collaboration européenne renforcée, insistant sur le rôle de la Commission européenne dans l’harmonisation des cadres réglementaires entre les États membres.
Panel II – Co-production, with a special focus on sustainability
Etude de cas : The Love that Remains, Hlynur Pálmason
Intervenants :
– Anton Mani Svansson : Producteur (Still Vivid)
– Katrin Pors : Productrice (Snowglobe)
– Didar Domehri : Productrice (Maneki Films)
– Patrik Axén : Production Controller and Sustainability Coordinator, Swedish Film Institute
Une démarche responsable sur le plan environnemental et humain
Après une brève présentation des intervenants et de leur société de production, les auditeurs ont pu visionner un extrait de The love that remains, le prochain long-métrage du réalisateur islandais Hlynur Pálmason.
Selon Katrin Pors, ce film n’est pas seulement responsable d’un point de vue environnemental, mais aussi d’un point de vue humain. En effet, le réalisateur et son équipe collaborent depuis leur rencontre en école de cinéma et partagent un profond esprit de communauté. Pour ce tournage, les membres de l’équipe ont pu emmener leur famille et ont tous vécu dans des appartements et maisons partagés. De plus, la durée du tournage a été prolongée pour permettre à chacun de passer plus de temps avec sa famille.
Anton Svansson a ajouté que “les gens sont beaucoup plus heureux quand ils vivent en communauté” : vivre dans des logements partagés a permis d’améliorer les conditions de travail de l’équipe. Svansson prend l’exemple de leur costumière, qui a pu bénéficier de “meilleurs équipements” et d’un accès à une buanderie commune.
En ce qui concerne l’engagement environnemental de l’équipe, Katrin Pors l’explique par leur profond attachement à la nature : “En Scandinavie, nous sommes constamment entourés par la nature et nous la voyons changer d’année en année. En Islande, on voit les glaciers disparaître petit à petit”.Cette appréciation commune de la nature s’est reflétée dans les choix de production.
Par exemple, aucun groupe électrogène n’a été utilisé, il n’y avait pas non plus de “camion de production ou de chambre d’hôtel de luxe” (Svansson). Les costumes provenaient de la location ou de la seconde main, et les matériaux utilisés pour les décors (comme le bois) étaient issus de tournages précédents. Les choix créatifs du réalisateur ont aussi permis de privilégier de meilleures pratiques (exemple : travailler avec de la lumière naturelle). Enfin, un élément central dans la mise en place de leur démarche d’éco-production a été de sensibiliser les équipes et le réalisateur, qui ont tous participé à des ateliers. Comme le résume Katrin Pors, les réalisateurs “doivent faire partie de cette réflexion globale, et la durabilité doit commencer par l’écriture”.
Du point de vue de la nourriture, la production a engagé un chef qui préparait des repas majoritairement végétariens ou vegans. Comme Katrin Pors l’explique, “on peut avoir un catering végétarien tous les jours sans même que l’équipe ne s’en rende compte”. Deux fois par semaine, l’équipe organisait une “soirée restes” pour réduire le plus possible le gaspillage alimentaire. De plus, il n’y avait pas de table régie : l’équipe mangeait trois repas par jour, c’est tout.
Svansson a poursuivi l’échange en expliquant que les sociétés impliquées dans cette coproduction souhaitent être « à l’avant-garde du changement à venir ». Comme il l’a précisé, l’objectif est « d’en faire un peu plus sur chaque projet, en apprenant à réduire son impact sur chaque production sur laquelle on travaille ».Il a également parlé du rôle clé que joue l’éco-production dans l’obtention de financements publics : en tant que société de production, démontrer que l’on réfléchit à sa stratégie d’éco-production en amont est un « atout majeur » pour les demandes de financement. Embaucher un consultant ou un coordinateur d’éco-production dès l’étape de pré-production permet d’identifier les postes d’émissions carbone, mais aussi de faire des économies, une « situation gagnant-gagnant ».
Les défis et limites des co-productions
Les intervenants ont été transparents sur les défis rencontrés lors de cette co-production. L’équipe venait de différents pays et il n’était pas toujours possible d’utiliser des modes de transport durables. Par exemple, ceux et celles venant de Copenhague devaient prendre un ferry de trois jours pour rejoindre le lieu de tournage. Par conséquent, de nombreux trajets en avion ont été effectués, faisant du transport leur principal poste d’émissions (représentant plus de 60 % de leur empreinte carbone totale).
Cette réflexion a soulevé une problématique plus large vis-à-vis de l’avenir des co-productions. Bien qu’elles nous permettent d’apprendre les uns des autres et de partager des bonnes pratiques, elles « ne sont, par nature, pas durables » (Domehri).
L’équipe de production a travaillé avec le Green Producers Club afin de déployer sa stratégie d’éco-production.
